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Bibliothèques et société de l’information

lundi 19 juillet 2004, par Michel Fauchié

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tag : société de l’information rubrique : Les pratiques : les services au public 7158 visites
comment imaginer le passage à la société de l’information dans les bibliothèques publiques ?
conférence du 1er mars 2004 (ABF section Etudes et recherches)

Michel Fauchié

Société mondiale de l’information et bibliothèques publiques

mise à jour 25/02/2004

1. Assumer durablement

a)Au début est ...

L’arrivée des NTIC dans les bibliothèques s’est effectuée en même temps qu’un vaste mouvement - quoique désordonné - qui donnait place à des espaces publics multimédia (EPM) : les EPM prennent place dans une tradition d’ouverture et d’accès à la culture , tradition issue de l’ouverture des lieux de savoirs au plus grand nombre.

On a toujours convenu de dire que les révolutions du livre nous renseignent utilement sur les changements des supports.

A partir du moment où le "codex" (ouvrage à pages) remplace le "volumen" ( rouleau), trois révolutions vont scander l’accès à la connaissance : l’invention de la presse avec les caractères typographiques en plomb, puis l’arrivée de la rotative qui remplace la presse plate à deux coups, enfin, l’ouvrage électronique et les rotatives offset.

Ce qui signifie qu’à chaque étape technologique correspond une avancée vers la mise à disposition de l’information et une multiplication des exemplaires. Mais Internet est-il une révolution ? Faut-il donc réviser notre jugement au regard des bouleversements technologiques pour dire que les critères qualitatifs ( valeur de l’information, accès privilégié) viennent à l’encontre de l’histoire de la connaissance, mais apportent en contrepartie une valeur ajoutée inestimable ? . Notamment quand on ne peut "toucher" l’exemplaire, ni le voir ?

Dans cet état d’esprit, la mutation sociale et culturelle des bibliothèques (en médiathèques) apparaît avec plus de force. Si elle s’appuie sur les mêmes outils bibliothéconomiques (adaptés aux formats des TIC : formats d’échange, pages HTML, bases de données, serveurs), elle entraîne un changement d’attitude assez radical par rapport à la chose écrite.

L’interactivité n’est pas que dans le cédérom ou sur Internet, elle figure aussi dans les postures professionnelles.

Le lieu lui-même est mis en cause.

b)...une "confiscation positive" dans les lieux de lecture publique : débat.

Deux thèses coexistent ; elles font et feront débat.

  • la première est de considérer les bibliothèques (ou médiathèques) comme des lieux libres d’accès (au sens anglo-saxon du terme) et gratuits. Ils sont des lieux publics où l’on peut effectuer des démarches administratives, réaliser ses recherches, voire bénéficier de services spécialisés.
  • la deuxième est d’en faire des lieux d’apprentissage d’accès aux savoirs fondamentaux, dont on n’a pas d’ailleurs fait la liste : lire ? écrire ? apprendre ? ou apprendre à apprendre ?D’un côté l’autonomie, mais un véritable service public articulé autour de lieux déterminés ; de l’autre, une ouverture par classement des élites, aux sources du savoir.

Or, le croisement (voire la confusion) des différents lieux d’accès aux NTIC nous mène aujourd’hui à considérer que la première thèse va revenir très naturellement sur le devant de la scène : le Plan ADELE ne préconise-t-il pas l’emploi de cartes de vie quotidienne qui permettront à tout un chacun de se rendre à la piscine, à la bibliothèque, au théâtre, à la salle de sports ? Quoiqu’on en dise, les bibliothèques vont entrer dans un vaste dispositif de démarches administratives, culturelles et sociales via les NTIC.

Le "choc" sera d’autant plus rude qu’en France, la tradition des bibliothèques publiques repose sur l’accès au savoir et aux sources du savoir. Tout le travail du bibliothécaire est orienté vers la conservation, la bibliothéconomie, le catalogage des ouvrages et l’indexation très fine des sources, afin de mettre cette manne à disposition des usagers.

c) En 5 ans, un retournement radical.

La période que nous vivons est donc singulière : pour la première fois, le savoir est livré à tous par un moyen technique inédit. Le discernement a disparu au profit d’une exploration aléatoire des données ; voire, l’exploration est remplacée par la navigation, mais souvent sans cartes ni direction.

Ces Christophe Colomb du XXIème siècle s’embarquent pour des voyages sans fin, ou encore arrivent aux Amériques en croyant atteindre les Indes ; l’or promis sera souvent du plomb ...

Dans ce contexte, les EPM, qui ont fleuri de toutes parts, viennent télescoper des démarches rigides, qui avaient le mérite d’offrir des repères fixes, mais présentent l’inconvénient majeur de bousculer les méthodologies élaborées au cours des cinquante dernières années.

Par cette fausse concurrence des lieux, des fonctions et des usages, naît la question de la compétence, de la légitimité et du savoir-faire des bibliothèques publiques.

d) Un questionnement nouveau et urgent.

Dans la bibliothèque, publique et gratuite et laïque, comment intégrer une démarche raisonnée face aux apports incontrôlables de savoirs qui se déversent à la vitesse plusieurs fois supérieure à la lecture ? Qui maîtrise les sources ? leur pertinence ? leur objectivité ?

Ce point de vue nous amène à nous poser la question cette forme :

  • quelle peut être la place de la société de l’information dans la bibliothèque ?

On peut dire que Usages et Accès ont mêlé leurs histoires sans jamais parvenir à un équilibre où :

  • chacun pourrait effectuer ses recherches avec un bagage méthodologique minimal (distinguer le vrai du faux, une source publique d’un rapport privé, poser les bonnes questions, exploiter les résultats, etc...)
  • tout habitant pourrait accéder à un lieu équipé de connexions à Internet.Dans notre questionnement, s’opposent les composantes des nouveaux métiers (faciliter l’accès à, initier) et des pratiques professionnelles établies. Il s’agira donc de faciliter des transitions, comparer des méthodes, établir une veille, renforcer les échanges entre professionnels.

e) Accès ancien et accès nouveaux.

Du côté de l’accès au savoir, le paradoxe va devenir intenable : c’est le demandeur qui apporte le savoir, le "bibliothécaire" fournit "l’encre et la plume".

Les usages balbutient , mais le débat naît rapidement. Sur un air de liberté et d’affranchissement, la primauté donnée aux accès fera oublier le véritable travail entrepris autour de la réunion d’ensembles d’informations cohérées par des professionnels.

Alors, comment construire une pratique professionnelle, des usages durables ?

2. Construire une démarche durable.

Tous les chemins sont possibles. Mais selon quelle méthodologie ?

3 éléments semblent indispensables au succès

  • les briques de compétences et les savoir-faire dans les équipes existantes,
  • le regard tourné vers l’usager,
  • la production vernaculaire des informations.

a) La démarche interne.

Animateurs ou médiateurs ?

Cette question n’est pas anodine puisqu’elle détermine le statut de l’agent public. Depuis 1997, nous appelons "animateur" tous celles et ceux qui travaillent au sein de société de l’information. La confrontation avec des bibliothécaires peut être rude ; les statuts sont différents, mais surtout différente est la posture professionnelle. Rappelons que le bibliothécaire s’oblige à une obligation de neutralité par rapport à la demande. S’appuyant sur la constitution du fonds, il guide dans la recherche, mais ne prend pas parti. Sans doute souffre-t-il d’un manque "d’explication" sur sa méthode et c’est là son point faible.

A l’opposé, l’animateur tient en ses mains la plume et le papier sous la forme d’ordinateur, d’accès aux données d’internet ou des cédéroms (pour rester multimédia). Son rôle est d’initier à l’outil, à sa manipulation et à l’accès à son contenu. Mais nombre des usages échappent à l’univers traditionnel des bibliothèques : échanges de courrier, discussion en ligne, stockage de données sur site, agrégation informatique des informations par manipulation d’outils bureautiques. Sa mission d’animateur n’est pas en cause : l’ambiguïté ressort d’une juxtaposition des rôles respectifs des uns et des autres.

Ce qui amène l’hypothèse suivante : la fertilisation des compétences et des savoir-faire est première. Au bibliothécaire de maîtriser à la fois ses pratiques professionnelles et l’étendue des TIC ( à la fois celle de l’usager et les siennes ! ) pour comprendre la demande faite dans le lieu public. A l’animateur de connaître le système de catalogage et d’indexation, pour établir une comparaison permanente entre le monde "traditionnel" de la bibliothèque et le monde nouveau d’internet.

C’est donc une véritable démarche interne qu’il faut entreprendre, par croisement des compétences, extension des domaines d’information, pluralisme des sources. Encore que la responsabilité d’une démarche multimédia n’est pas établie. Mais dans la bibliothèque, elle revient de droit au bibliothécaire.

Formation, donc, à imaginer au plus près des demandes et attentes. Dans un premier temps, on peut architecturer un dispositif dynamique autour des moteurs et annuaires, comparé et analysé en regard des catalogues : pertinence, impasses, fiabilité des sources, apports complémentaires ;

Cette première "brique" est dans le socle, à condition de la situer précisément dans son contexte. Echapperaient alors au tronc commun des usages inhabituels ou singuliers.

b) Prendre en compte l’usager ou les usagers

Usages que l’usager veut de toute force essayer dans la globalité de l’internet. Du coup, il "shunte" le recours aux sources traditionnelles mais pertinentes : dictionnaires, encyclopédies (y compris les encyclopédies multimédia), ouvrage de référence, choix raisonné des bibliothécaires.

(Sa demande est-elle recevable ?)

Difficile, devant la fascination de l’outil Internet, de revenir à ces fondamentaux de bon sens ! La construction d’un périple de recherche non intuitif est périlleuse, car la liberté de l’usager veut qu’il use à son goût de toutes ces sources.

A ce niveau, le travail de l’animateur et du bibliothécaire se différencie nettement. Idéalement, le bibliothécaire migrera vers une posture de médiateur qui lui permettra de trouver un juste milieu entre une attitude rigide d’offre et un espace de questionnement ouvert.

La complémentarité est saisissante, à froid. mais en fait , l’expression de l’usager emprunte rarement ce chemin logique !

De même, devant l’animateur, l’internaute-usager ne suit aucune autre exigence que d’apprivoiser le machine et son réseau, faisant son affaire ensuite de sa recherche.

Le quiproquo est patent, et parfois entretenu par le discours globalisant sur les TIC.

Sur ce terrain, l’animateur de l’espace multimédia et le bibliothécaire doivent rechercher le plus petit commun dénominateur pour progresser. Il va se déterminer en fonction des demandes de l’usager devant l’offre qui lui est faite. Mais la bataille est inégale : l’attraction webienne est la plus forte et éclipse, dans un premier temps, toute autre proposition.

C’est qu’il faut alors revenir aux fondamentaux : l’accès libre et gratuit des bibliothèques se rapproche des intentions des missionnaires du Net, et en tout cas se formule de la même manière. En posant pas à pas les éléments de cette mission, dans le contexte particulier de l’établissement, on doit dégager une ligne de conduite réaliste et porteuse de service public.

Rien n’est à écarter, mais tout n’est pas possible !

c) Produire = restituer

Le bibliothécaire est dans une posture permanente de production d’informations. Il en rend compte à travers un système rigide mais universel ( si l’on donne à ce terme l’acception que tout usager de bibliothèque publique aura accès en tous lieux aux mêmes éléments d’informations).

Avec l’arrivée des TIC, il doit, ayant les clés de l’organisation et de la modélisation des données, accepter d’y apporter sa participation.

Dans cette deuxième phase (qui suit celle de l’apprivoisement des moteurs et annuaires), il se trouve en situation de production ; et son statut public lui intime la consigne d’en restituer le suc en direction des usagers. Il doit donc apprendre à stocker de manière nouvelle, à présenter sa production, à lui donner sens auprès de sources plus traditionnelles et enfin à mettre ses apports à la disposition des usagers. Le conflit est-il latent entre ses méthodes bibliothéconomiques et les nouvelles formes technologies de format d’échange ? Pas si sûr quand on sait que la norme Dublin Core vient d’être reconnue au niveau international, et que des expériences de sites web basées sur les normes d’indexation Rameau ont réussi à se débarrasser des scories "points, tirets, espace" (cf http://www.hermine.org par exemple).

A cette étape, son travail le rapproche singulièrement de l’animateur dont le rôle premier est de faire apprivoiser les éléments technologiques avant d’interpréter les résultats.

Conclusion : Bâtir la syndication des métiers et des services.

On l’entend bien, société de l’information et bibliothèques publiques représentent une chance unique pour l’évolution des usages et des pratiques.

Une des difficultés réside dans la délimitation des frontières de compétences et d’intervention.

A partir d’un bagage commun et d’une évolution certaine de deux métiers, la démarche doit construire dans la durée un dispositif toujours basé sur la liberté d’accès et de recherche. L’usager, au centre de cette préoccupation, doit pouvoir disposer d’un service public renouvelé et amélioré.

L’espace multimédia - représentatif de la société de l’information dans la bibliothèque - a toujours un sens pour l’usager, quand bien même il ne semble pas en avoir pour les professionnels ! A partir de ce postulat, l’adaptation et la souplesse de fonctionnement sont de mise.

S’il n’y pas de confusion des rôles, on peut prédire cependant qu’il y a interpénétration des fonctions.

En tentant de définir un fonctionnement idéal, on pourrait dire que l’objectif est atteint quand l’usager effectue correctement sa recherche (= trouve ce qu’il cherche) dans une grande autonomie.

Les deux aides qui lui sont apportées (maîtrise de la machine et maîtrise des outils de recherche) accompagnent et participent à un processus qui dépasse la simple demande : il s’agit d’apprendre à pêcher plutôt que de donner un poisson. De ce point de vue, aujourd’hui, tous les comportements ne sont pas exemplaires, si l’on a oublié l’essence même de la création des bibliothèques publiques et leur éthique.

Pendant un temps encore assez long, en raison des habitudes culturelles et de la rareté des accès, devront cohabiter, dans un même ensemble fonctionnel ces deux postures professionnelles.

L’enrichissement mutuel produira vraisemblablement des effets insoupçonnés actuellement.

De même que le développement de la promotion des collections bat son plein, et vient quelque part sur le terrain de l’ animation, de même la phase de découverte de nouveaux outils amènera à réfléchir à son usage libre et autonome.

On aura en fait tenté de définir les paramètres de l’accessibilité, notion fondamentale du droit au savoir et du droit à apprendre librement. La bibliothèque n’est pas l’école, le bibliothécaire n’est pas seulement un animateur.

Comme toujours, face à une nouvelle technologie, les rôles des uns et des autres est difficile à déterminer si l’on regarde par le petit côté de la lorgnette ( = la modernité).

Ce long apprentissage nous contraint à la modestie, nous devenons tous apprenants, et il nous faudra rebâtir une relation différente avec les usagers si l’on veut conserver aux bibliothèques publiques leur légitimité et leurs valeurs d’ouverture et d’empathie.

Michel Fauchié

Membre de l’addnb (www.addnb.fr), Michel Fauchié est Chargé de développement TIC/Multimédia dans les médiathèques publiques de La Roche-sur-Yon. Co-animateur du séminaire NTIC du DESS Sciences-Po Paris I, il participe aux travaux des listes de discussion de l’apronet (www.apronet.asso.fr) et de cap’com (www.cap-com.org ). michel.fauchie@laposte.net

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